Retour sur le parcours remarquable d’Émilie Wiedemann-Fodé, de son admission à l’ENSEM jusqu’à son engagement en doctorat.
Peux-tu nous raconter ton parcours jusqu’à ton arrivée à l’ENSEM ?
Originaire d’Alsace, près de Strasbourg, j’ai grandi dans un environnement où les solutions adaptées à la surdité étaient très limitées. Je suis devenue sourde sévère à l’âge d’un an, à la suite d’une lourde opération cardiaque dont les médicaments à forte dose ont endommagé mon oreille interne. Très tôt, ma scolarité a été compliquée : faute d’accompagnement adapté, j’ai principalement suivi l’école (CNED) à la maison avec ma mère.
Mes rares expériences en milieu scolaire ont été difficiles. Les enseignants n’étaient pas formés à mon handicap, et les conditions d’apprentissage étaient souvent inadaptées : manque d’attention des professeurs et élèves, difficultés à suivre les cours, impossibilité de lire sur les lèvres… En sixième notamment, la situation est devenue trop compliquée. Je devais reprendre l’intégralité des cours chez moi avec ma mère, et où j’ai décidé de revenir à une scolarité à domicile, que j’ai poursuivie jusqu’en troisième.
À la fin du collège, s’est posée la question de la réintégration dans un cadre scolaire adapté. Trois options s’offraient à moi : Paris, Toulouse ou Nancy. Le choix s’est fait pour Nancy, notamment pour les structures dédiées aux personnes sourdes, et j’ai intégré le lycée Loritz. Ce choix correspondait aussi à mon intérêt pour les sciences et la technique : j’ai toujours été curieuse, avec une envie de comprendre le fonctionnement des choses.
Souhaitant éviter une classe préparatoire classique, j’ai poursuivi en prépa intégrée à Polytech Nancy. Mais mon objectif était déjà fixé depuis la quatrième : intégrer l’ENSEM. J’avais eu un véritable coup de cœur pour cette école, à la fois pour ses enseignements et ses débouchés, que j’ai découvert par mon père qui y avait étudié.
Après deux années à Polytech Nancy, j’ai finalement intégré l’ENSEM en première année. C’est l’aboutissement d’un parcours exigeant et d’un projet que je portais depuis plusieurs années : devenir ingénieure au sein de cette école.
Qu’est-ce que ces années à l’ENSEM t’ont apporté ?
J’ai appris énormément de choses, aussi bien sur le plan académique que personnel. La formation m’a permis d’acquérir une bonne culture scientifique, mais aussi de gagner en autonomie grâce aux nombreux travaux pratiques et aux thématiques variées abordées.
Les enseignants étaient particulièrement bienveillants et à l’écoute, ce qui a beaucoup facilité l’apprentissage. Cette diversité m’a aussi aidée à affiner mon choix de spécialité. J’aimais plusieurs matières mais je me suis naturellement orientée vers la mécanique, qui me passionnait davantage.
Le choix des parcours a été bien accompagné : les différentes options étaient clairement expliquées et la transition s’est faite de manière fluide. Je me suis toujours sentie guidée.
J’ai aussi beaucoup apprécié l’ouverture et l’attention portées à mon handicap. Les enseignants ont su s’adapter et rester disponibles, notamment pendant la période du Covid, qui a ajouté des contraintes supplémentaires. Malgré cela, tout a été mis en place pour que je puisse suivre les cours dans de bonnes conditions.
Enfin, cette période m’a permis de rencontrer d’autres étudiants avec qui je suis encore en contact aujourd’hui, certains ayant même poursuivi en doctorat. Une expérience très enrichissante, à tous les niveaux.
Comment s’est faite la transition vers le doctorat ?
Au départ, je n’avais pas du tout envisagé de faire un doctorat. Mon objectif était clair : intégrer une école d’ingénieur, puis travailler en entreprise. J’ai d’ailleurs réalisé un stage de fin d’études très intéressant, qui m’a permis de découvrir concrètement le fonctionnement d’une entreprise, le travail en équipe et les enjeux du monde professionnel.
Mais cette expérience m’a aussi fait prendre conscience que j’avais envie d’aller plus loin. Je me suis rendu compte que j’étais davantage attirée par les aspects liés à la recherche, comme on peut en trouver en R&D. J’ai donc commencé à me poser la question de poursuivre mes études, sans avoir encore une idée précise du domaine.
C’est à ce moment-là que je me suis souvenue d’un projet réalisé pendant l’été, avec un enseignant de l’ENSEM, autour de la réponse des cellules soumises à des stimulations mécaniques. J’avais trouvé ce sujet particulièrement intéressant et cela m’avait permis de découvrir le domaine de la biomécanique, que je connaissais très peu jusque-là.
J’ai alors pris contact avec plusieurs enseignants-chercheurs de l’école travaillant sur ces thématiques, notamment Cédric Laurent. Il m’a proposé un sujet de thèse portant sur l’utilisation des ultrasons sur les cellules et d’étudier leurs réponses mécaniques. Le sujet m’a tout de suite plu.
Je me suis donc lancée dans l’aventure, un peu inattendue au départ. J’ai finalement obtenu une bourse handicap du CNRS pour trois ans et demi, ce qui m’a permis de concrétiser cette transition vers le doctorat.
Tu as réalisé ta thèse sous la direction d’un professeur de l’ENSEM. Que représente cette continuité pour toi ?
Réaliser ma thèse dans la continuité de mon parcours à l’ENSEM et encadrée par Cédric Laurent, Professeur des universités et chercheur au LEM3 a été rassurant et très enrichissant.
Même si le cadre change, avec davantage de travail en laboratoire qu’en salle de cours, je restais dans un environnement que je connaissais déjà.
Le fait de travailler avec des enseignants-chercheurs que j’avais côtoyés auparavant a vraiment facilité mon intégration. Il y avait déjà une relation de confiance et une bonne entente, ce qui rendait les échanges simples et naturels. Je savais que je pouvais poser mes questions facilement et qu’ils resteraient disponibles.
Cette proximité a été particulièrement précieuse dans les moments de doute, qui font partie intégrante d’une thèse. Il arrive de se questionner, de ne plus trop savoir où l’on va ou si l’on fait les bons choix. Dans ces moments-là, pouvoir échanger, confronter ses idées et bénéficier d’autres points de vue aide à prendre du recul et à avancer plus sereinement.
Le fait de connaître déjà les façons de travailler, les attentes et les interlocuteurs a aussi facilité la communication et l’adaptation. Cela m’a permis de me concentrer plus rapidement sur mon sujet et de gagner en confiance.
Au final, cette continuité a vraiment été un atout, à la fois sur le plan scientifique et humain, pour aborder la thèse dans de bonnes conditions.
Ta thèse arrive aujourd’hui à son aboutissement. Peux-tu nous en dire plus ?
Ma thèse s’intitule « Environnement mécanique contrôlé de cellules : développements expérimentaux et modélisation in silico ». Elle porte sur l’utilisation de la lévitation acoustique, un dispositif qui permet de faire léviter des gouttes de différents matériaux, comme des hydrogels ou des solutions polymères, dans lesquelles on peut ensemencer des cellules.
L’objectif est de stimuler ces cellules en appliquant des compressions cycliques à la goutte en lévitation. En effet, dans le corps humain, les cellules sont en permanence soumises à des contraintes mécaniques, qu’elles ressentent et auxquelles elles s’adaptent. Comprendre ces mécanismes est particulièrement important en médecine régénérative, notamment pour orienter le comportement des cellules souches, qui peuvent évoluer vers différents types de tissus selon les stimulations induites.
La thèse a donc consisté à développer ce dispositif expérimental, à comprendre son fonctionnement et à maîtriser l’application de ces contraintes mécaniques. Ce travail a été complété par des études sur les propriétés des matériaux utilisés, ainsi que par de la modélisation numérique pour reproduire et mieux comprendre les phénomènes observés.
Nous avons également mené des premières expérimentations biologiques, qui ont montré que les cellules pouvaient survivre à ces stimulations, ce qui est très encourageant. Cela ouvre la voie à de nombreuses perspectives, même si beaucoup reste encore à explorer.
Ce projet, très transversal, m’a amenée à collaborer avec plusieurs laboratoires : le LEM3, le LEMTA, le laboratoire de biologie BIOS à Reims, ainsi que le LRGP pour les aspects liés aux bioprocédés. Cette diversité d’environnements et de compétences a largement contribué à la richesse et à l’intérêt de la thèse.
Ton parcours a été récompensé par le prix AMESTE en 2023. Quelle importance cela a-t-il ?
Le prix de la bourse doctorante AMESTE (Association Mosellane d’Enseignement Scientifique, Technique et Économique), issu du partenariat entre l’AMESTE et l’AFFDU (Association Française des Femmes Diplômées des Universités), vise à soutenir les jeunes chercheuses dans les domaines des sciences expérimentales et formelles.
Ce prix a une résonance particulière pour moi. Au lycée technique, en spécialité sciences de l’ingénieur, nous n’étions que deux ou trois filles sur une classe d’environ trente élèves. J’ai eu la chance d’évoluer dans un environnement familial ouvert, où l’on m’a toujours encouragée à choisir une voie qui me plaise, sans considération de genre.
Mais malgré cela, on constate encore aujourd’hui certains stéréotypes, et parfois des remarques décourageantes envers les femmes qui s’orientent vers les sciences ou l’ingénierie. C’est pourquoi il me semble important de montrer que ces domaines sont accessibles à toutes, que ce soit en mathématiques appliquées, en mécanique ou dans d’autres disciplines scientifiques.
J’aimerais d’ailleurs, à l’avenir, pouvoir intervenir dans des lycées ou auprès de jeunes étudiantes pour partager mon parcours et leur montrer que les choix d’orientation doivent avant tout être guidés par leurs envies et leurs centres d’intérêt, et non par leur genre.
Cette démarche de l’AMESTE et de l’AFFDU me touche aussi par les échanges qu’elle permet avec d’autres femmes aux parcours variés, parfois marqués par des difficultés, mais toujours enrichissants. Ces témoignages renforcent l’importance de la transmission et du soutien entre femmes dans les sciences.
En parallèle, tu es engagée dans la vie scientifique étudiante…
J’ai commencé cette expérience au début de ma thèse en octobre 2022, pendant environ deux ans. Elle s’inscrivait dans le cadre de la structure ORION de l’Université de Lorraine, qui propose des clubs de recherche autour de différentes thématiques.
Dans notre cas, il s’agissait du club Mat & Met, centré sur la biomécanique, en lien avec deux laboratoires : le LEM3 et le IMoPA. L’idée était de représenter ces laboratoires à travers des doctorants et de faire découvrir la recherche aux étudiants.
Nous organisions différentes actions : des séminaires, des présentations, des visites de type congrès, mais aussi un accompagnement pour aider les étudiants à trouver des stages en particulier un financement, que ce soit en laboratoire, en start-up ou en entreprise. Nous avons même mis en place un TP mêlant approche expérimentale et numérique, pour leur montrer concrètement sur quoi travaille la recherche.
L’objectif était de rendre la recherche plus accessible, en expliquant ce qu’est le quotidien d’un doctorant ou d’un chercheur, ainsi que les thématiques sur lesquelles nous travaillons. Souvent, la recherche reste assez abstraite pour les étudiants, et ces échanges permettaient de leur donner une vision plus concrète et vivante.
C’était aussi très enrichissant de notre côté, même si cela demandait de l’organisation. Le dialogue avec les étudiants, leurs questions et leur regard parfois neuf sur nos sujets rendaient l’expérience particulièrement stimulante.
Aujourd’hui, ce type de clubs s’est beaucoup développé, avec presque une trentaine de clubs sur des thématiques différentes, en droit, en sport, en biomécanique ou encore en santé. C’est une très belle initiative pour rapprocher les étudiants du monde de la recherche.
Avec le recul, comment définirais-tu ton parcours ?
Avec le recul, je dirais que mon parcours n’a pas été simple. Il a été marqué par des difficultés, notamment liées au handicap, qui ont toujours été présentes à différents degrés et qu’il a fallu composer au quotidien. Il y a eu des moments compliqués, mais je n’ai jamais lâché.
J’ai surtout eu la chance d’être très bien entourée. Mes parents m’ont énormément soutenue, notamment ma mère qui m’a fait l’école à la maison, et mon père qui m’a transmis le goût de la technique. Tout au long de mon parcours, j’ai également rencontré des personnes bienveillantes qui m’ont aidée et accompagnée, et cela a été essentiel.
Malgré les obstacles, j’ai surtout le sentiment d’avoir beaucoup appris et grandi. Chaque étape — le lycée, les études, le doctorat — m’a apporté quelque chose. Aujourd’hui, j’ai l’impression de ne plus être la même personne qu’il y a quelques années, et ce parcours a été très enrichissant et formateur.
Je préfère finalement ne pas voir ces difficultés comme des freins ou des obstacles, mais plutôt comme des étapes qui m’ont permis d’avancer et de me construire. Et aujourd’hui, je regarde surtout le chemin parcouru avec satisfaction et reconnaissance, qui m’a permis d’étoffer mon bagage au fur et mesure tout en continuant vers un avenir qui reste encore à écrire.
Le parcours d’Émilie illustre parfaitement la force d’un accompagnement dans la durée et la richesse des trajectoires qui se construisent entre formation d’ingénieur et recherche.
